Kurde et Christianisme

Deux Kurdes avec un prêtre catholique arménien en 1873
Deux Kurdes avec un prêtre catholique arménien en 1873

Première présence chrétienne au sein des Kurdes

Contexte géographique et historique

Le Kurdistan dans ses frontières contemporaines ne reflète pas la répartition géographique des populations lors de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Âge. Les cités et provinces telles que Ninive, Hewlêr (Erbil) ou Amed (Diyarbakır) étaient alors majoritairement peuplées d’Assyriens et d’Arméniens. Les populations kurdes étaient quant à elles établies dans le massif du Zagros, avant d’amorcer leur expansion territoriale vers les plaines et les plateaux environnants à partir du Xᵉ siècle.

La christianisation de la Mésopotamie s’est historiquement articulée autour de trois figures majeures :

Si ces trois missionnaires ont évangélisé des territoires intégrés aujourd’hui à l’aire kurde, leur apostolat s’est exclusivement exercé auprès des populations mésopotamiennes autochtones, sans contact documenté avec les tribus kurdes alors cantonnées dans le Zagros.

Expansion kurde et premiers contacts

L’affaiblissement du califat abbasside (861–870) a incité les pasteurs kurdes du Zagros — qui effectuaient traditionnellement des transhumances hivernales vers les plaines — à s’y implanter durablement. Les émirs arabes locaux, notamment la dynastie chiite des Hamdanides (905–979), ont intégré ces contingents pour sécuriser les routes commerciales et les marges territoriales en échange de concessions foncières. Au nord de Mossoul, ces groupes côtoient alors directement les chrétiens syriaques relevant de l’Église jacobite (syro-orthodoxe). L’historien arabe al-Mas’ûdî rapporte dans son ouvrage Murūj al-Dhahab wa-Ma’ādin al-Jawhar (achevé vers 947) que certaines tribus kurdes établies au nord de Mossoul, identifiées sous le nom d’al-Jurqân (Guran), adhéraient à la foi chrétienne. Il s’agit de la plus ancienne attestation textuelle explicite d’une présence chrétienne au sein d’une communauté kurde.

Provinces ecclésiastiques et évêchés de l'Église de l'Orient au Xᵉ siècle (Haute-Mésopotamie, Mossoul, Arbèle, Beth Garmaï et Zagros)Provinces ecclésiastiques et diocèses de l’Église de l’Orient au Xᵉ siècle (Haute-Mésopotamie et Zagros).

Conversions de chefs et enjeux géopolitiques

Au cours du Xᵉ siècle, le prince kurde Ibn ad-Dahhak abjure l’islam et embrasse l’orthodoxie byzantine. En contrepartie de cette allégeance, l’Empire byzantin lui octroie des terres et des places fortes stratégiques, avant son exécution en 927 lors d’une contre-offensive menée par le général abbasside Thumal al-Qushari. Cette trajectoire illustre la position récurrente des chefs kurdes comme force tampon entre Byzance et Bagdad.

Dès le IXᵉ siècle, un précédent notable s’était produit avec Nasr, chef insurgé iranien en fuite face aux armées abbassides. Réfugié à la cour byzantine, il adopte le christianisme sous le nom de Théophobe, épouse la belle-sœur de l’empereur Théophile et accède au commandement d’un corps d’armée, avant d’être exécuté en 842 sur ordre impérial par crainte de ses prétentions dynastiques.

Ces conversions s’inscrivent avant tout dans des impératifs d’opportunisme militaire et géopolitique : Nasr cherchait un asile après l’échec de sa rébellion, tandis qu’Ibn ad-Dahhak tentait de contrebalancer l’ascendant territorial des Hamdanides.

Du XIIᵉ au XIVᵉ siècle, la dynastie arméno-géorgienne des Zakarides, qui administre le nord de l’Arménie, présente également un ancrage kurde. L’historien, théologien et géographe arménien Vardan Areveltsi consigne dans son Havak’umn Patmut’yan (achevé vers 1267) que Sargis, aïeul des princes Zakare et Ivané, était d’ascendance kurde. Cette lignée chrétienne s’illustre notamment par la reprise de la cité historique d’Ani aux Chaddadites, dynastie kurde musulmane, marquant l’un des premiers affrontements armés documentés opposant des entités kurdes chrétiennes et musulmanes, ainsi que l’a analysé l’orientaliste Vladimir Minorsky.

Carte de l'Arménie zakaride vers 1200 après la libération d'Ani sous les princes Zakare et Ivané (George A. Bournoutian, 2006)Carte de l’Arménie zakaride vers 1200 après la libération d’Ani (Source : G. A. Bournoutian, 2006).

Par la suite, l’histoire n’enregistre que des conversions individuelles et dispersées, suscitées par des cheminements spirituels personnels ou des missions locales. Il ne s’est jamais constitué d’« Église kurde » institutionnelle autonome — à l’instar de l’Église apostolique arménienne ou de l’Église d’Orient — car la rencontre entre les Kurdes et le christianisme s’est toujours opérée dans des espaces où les hiérarchies ecclésiastiques syriaques, arméniennes ou byzantines étaient déjà solidement structurées.

Première Bible Kurde

Les traductions en alphabet arménien au XIXᵉ siècle

En 1856, les quatre Évangiles sont traduits pour la première fois en kurde kurmandji au moyen de l’alphabet arménien par Stepan, un lettré arménien d’Amed (Diyarbakır) collaborant avec l’American Bible Society (ABS). Cette initiative s’inscrit dans le contexte confessionnel de l’Empire ottoman au milieu du XIXᵉ siècle : la mission protestante ne pouvant évangéliser directement les sujets musulmans sunnites de la Sublime Porte, l’ABS a orienté ses travaux vers les minorités chrétiennes et les populations périphériques, parmi lesquelles figuraient des communautés kurdophones.

Après l’édition des Évangiles imprimée à Constantinople en 1857, Isaac Grout Bliss (responsable régional de l’ABS) supervise l’achèvement de la traduction du Nouveau Testament avec le concours du diacre Tamo, érudit polyglotte. Le Nouveau Testament complet paraît finalement en 1872 sur les presses de l’imprimerie d’A. H. Boyadjian Printing Press à Constantinople, cette dernière est fondée dans les années 1860 par Alexander H. Boyadjian, un éditeur arménien protestant étroitement associé à la Bible House américaine, cet atelier typographique assura la composition et la diffusion de nombreuses publications scripturaires destinées aux minorités de l’Empire ottoman.

Le recours à l’alphabet arménien constituait un choix pragmatique et linguistique : à cette époque, le kurde kurmandji ne disposait pas d’orthographe standardisée, variant selon les influences persanes, arabes ou arméniennes locales. L’alphabet arménien classique, doté de 38 caractères phonétiquement précis, offrait une transcription fidèle du parler kurmandji tout en étant directement déchiffrable par les chrétiens locaux. Ce support textuel permettait aux chrétiens kurdophones alphabétisés de proclamer oralement les Écritures dans leur langue maternelle auprès de leur entourage.

Première traduction des Évangiles en kurde kurmandji en alphabet arménien (1856)

Standardisation et éditions contemporaines

L’élaboration de l’alphabet latin kurde (l’alphabet Hawar) en 1932 par le prince Celadet Bedirxan a rendu obsolète l’usage de l’arméno-kurde. Le prêtre dominicain et orientaliste français Thomas Bois s’est ensuite associé au linguiste Kamuran Alî Bedirxan pour traduire et éditer en caractères latins le livre des Proverbes (Metelokên Silêman) ainsi que l’Évangile selon saint Luc (Mizgînî lîgor Lûqa).

La première traduction intégrale de la Bible en kurde kurmandji est publiée en 2004 sous le titre de Kitêba Pîroz, œuvre de Resûlê Qereqoçanî et Seîdê Dewrêş, réalisée directement à partir des textes originaux hébreux, araméens et grecs. Plus récemment, la Société biblique de Turquie a publié une révision modernisée du Nouveau Testament afin d’en faciliter l’accès linguistique.

Kitêba Pîroz – Première traduction intégrale de la Bible en kurde kurmandji (2004)

Méthodologie de la traduction de la Kitêba Pîroz :

Resûlê Qereqoçanî et Seîdê Dewrêş n’ont pas traduit la Bible de manière aléatoire mais ont suivi une méthodologie et ont été assistés par des Sociétés bibliques comme l’Alliance biblique universelle et l’United Bible Societies.

L’équipe a suivi les protocoles modernes de l’Alliance biblique universelle (ABU) formalisés à l’origine par le linguiste Eugène Nida :

Le Kurmandji parfaitement adapté à la traduction de la Bible ?

L’Ancien Testament parle d’un peuple qui a grandi dans un contexte agro-pastoral montagnard et semi-aride ce qui est assez proche des Kurdes, le Kurmandji possède donc naturellement un vocabulaire très précis sur la vie pastorale à l’inverse des langues modernes.

Le kurmandji est une langue à alignement ergatif au passé, ce qui offre une grande clarté pour distinguer l’auteur d’une action de celui qui la subit dans des récits narratifs complexes comme la Genèse, Samuel ou les Rois. Par ailleurs, la tradition orale des dengbêj, incarnée par des figures comme Şakiro, partage de profondes ressemblances avec la poésie de l’Ancien Testament (Psaumes, Lamentations). Dans les deux cultures, l’art poétique repose sur le parallélisme qui est la reprise d’une même idée sous des formes synonymes ou antithétiques et sur une scansion naturelle qui se prête parfaitement au registre de la plainte et de la lamentation.

Voici un extrait de Bavê Fexo interprété par le dengbêj Şakiro et un extrait du Psaume 12 (verset 2) :

Bavê Fexo — Şakiro (chant dengbêj)

Gidî salê me çû mane zeman
Hélas nos années s’en sont allées, reste le temps

Kalê me çûn pîrê me man
Nos vieillards s’en sont allés, nos vieilles femmes sont restées

Qîzê me çûn xortê me man
Nos jeunes filles s’en sont allées, nos jeunes hommes sont restés

Qewl û qirar ji bo însanê van sal û zemana neman
La parole et le pacte pour les hommes de ces années et de ces temps ont disparu

Psaume 12, verset 2 (Tehillim)

Hoshi’ah Adonaï
Sauve, Éternel !

Ki-gamar khasid
Car l’homme loyal a disparu

Ki-fassu emunim
Car la fidélité / les hommes de confiance ont cessé

Mi-bnei adam
D’entre les fils de l’homme

Bien qu’issus d’époques et de familles linguistiques très différentes, ces deux textes partagent une même base : la tragédie et la lamentation. Dans les deux cas, l’auteur constate l’abandon des siens et la disparition des repères moraux. À l’opposé de la poésie latine ou occidentale moderne, ces poèmes sont entièrement façonnés par l’oralité : le rythme n’est pas dicté par un nombre égal de syllabes ou des rimes, mais par le souffle, l’alternance de vers de longueurs variées et la répétition d’une même idée.

Où lire la Bible en Kurmandji ?

Ces corpus sont aujourd’hui intégrés aux bibliothèques scripturaires numériques, notamment sous l’identifiant « KURNT », complétant un parcours éditorial qui a également compté des publications en caractères cyrilliques destinées aux communautés kurdes et yézidies d’ex-Union soviétique.

Sources

← RetourModifié le 7 septembre 2026